Prix Impacts — Prix Savoir 2025 : Kamari Maxine Clarke
Kamari Maxine Clarke
Professeure distinguée,
University of Toronto
Comment une collectivité arrive-t-elle à survivre à la violence de masse? Comment fait-elle pour se reconstruire? Voilà des questions plus que pertinentes en cette époque de conflits et d’instabilité politique. Kamari Maxine Clarke, professeure distinguée à l’University of Toronto, a les clés pour y répondre. Cette chercheuse mène depuis 20 ans des travaux sur la mondialisation, les droits de la personne et le droit international, de même que sur l’utilisation de l’intelligence artificielle (IA) et des nouveaux outils d’information géospatiale pour rendre compte de la violence dans des zones du Sud marquées par la guerre.
Récemment, son intérêt pour les technologies géospatiales comme les satellites et les drones a fait émerger une autre question : « Et si on transmettait aux collectivités les compétences technologiques, criminalistiques et juridiques nécessaires pour rendre leur milieu plus sécuritaire, de façon à améliorer leur qualité de vie? » En effet, là où sévissent des conflits qui durent, la connaissance et les leviers d’action sont des éléments cruciaux.
Kamari Maxine Clarke explique que dans les collectivités touchées, c’est souvent la « mémoire spatiale » qui amène un groupe à vouloir se faire justice en réponse à un tort qu’il a subi. « Prenons en exemple un lieu où s’est produit un assassinat ou un enlèvement. Il se peut que la famille de la victime doive passer par là au quotidien. Il s’ensuit des séquelles qui peuvent être plus profondes comparativement à l’événement en soi. Dans certains cas, c’est cette souffrance persistante qui déclenche des représailles violentes. »
Pour ses travaux qui dotent les collectivités d’outils et de compétences aidant à briser le cycle de la violence, Mme Clarke reçoit le prix Impacts 2025 du CRSH dans la catégorie Savoir.
« C’est une nouvelle extraordinaire pour nous. Les fonds associés au prix pourront être réinvestis dans le projet de recherche, au bénéfice des collectivités qui en ont besoin », commente-t-elle au sujet de cette prestigieuse récompense.
Selon elle, le fait que les nouvelles technologies soient plus accessibles n’entraîne pas en soi une démocratisation de la justice. « Par contre, si on forme les gens, il leur est alors possible de participer à la création d’outils technologiques adaptés à leur situation. Ces ressources aideront les collectivités et les militantes et militants à retrouver les personnes disparues – mortes ou vivantes – et aussi, à plus long terme, à lutter contre la violence et l’injustice. »
Épaulée par deux collaboratrices – Sara Kendall, de l’école de droit de l’University of Kent, et Jennifer Burrell, anthropologue à la State University of New York –, Mme Clarke a mené des recherches et donné des formations communautaires au Nigéria, où des conflits armés persistent; au Mexique, où les disparitions se comptent par milliers; et à La Haye, siège de la Cour pénale internationale et de la Cour internationale de justice de l’ONU.
Au Nigéria, l’objectif principal de l’équipe de recherche consistait à dresser un état des lieux des connaissances sur le terrain et à outiller les collectivités dans le cadre du processus de paix. Des gens du milieu ont appris à utiliser des outils d’IA pour consigner les incidents violents, faire des projections en la matière et concevoir des solutions. Au Mexique, ce sont les mères des personnes disparues qui, en travaillant avec des spécialistes judiciaires, ont appris à mener des recherches pour retrouver leurs proches.
« Lors de notre étude sur les retombées de ces projets de nouvelles technologies, nous avons entre autres essayé de mettre en place, avec nos partenaires communautaires, des processus et des structures de consultation afin que des groupes – les conseils de gouvernance traditionnels, par exemple – puissent recevoir du soutien des gouvernements locaux et régionaux. De la formation sur les stratégies pour communiquer avec les autorités et obtenir leur adhésion a été offerte, de façon à ce que les gens puissent avoir de l’aide de leur part. On évite alors que la vengeance soit la seule avenue possible. »
Afin d’élargir la portée du projet et d’en assurer la continuité, l’équipe de Mme Clarke a appliqué un modèle d’apprentissage par les pairs. Ainsi, les leaders du milieu ayant suivi la formation sur place peuvent transmettre ces connaissances à leur tour. « Des femmes que nous avons formées ont même conçu leur propre modèle pour former d’autres femmes. Les voir prendre cette initiative m’a émue au plus haut point », confie-t-elle.
En outre, plusieurs femmes formées par l’équipe au Nigéria sont devenues des figures locales importantes et agissent comme représentantes au sein de divers conseils et d’une commission des droits de la personne.
Avec ses travaux, Mme Clarke a même contribué à la naissance d’un nouveau champ de recherche, l’anthropologie des technologies géospatiales, qui recoupe plusieurs disciplines comme les études sociojuridiques, l’anthropologie, le droit international et les études sur la science et la technologie.
Au sujet des prix Impacts
Les prix Impacts du CRSH soulignent les meilleures réalisations de chercheuses, de chercheurs, d’étudiantes et d’étudiants remarquables menées dans le cadre d’activités de recherche, de formation en recherche, de mobilisation des connaissances et de rayonnement financées par le CRSH.
Le prix Savoir du CRSH souligne les réalisations exceptionnelles d’une chercheuse ou d’un chercheur ou d’une équipe dont le projet a contribué de façon substantielle à l’enrichissement des connaissances et a favorisé une meilleure compréhension de l’être humain, de la société et du monde.