Faire connaître les histoires autochtones au plus grand nombre
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Une nouvelle voie vers la réconciliation
Date de publication :
| Durée estimée de lecture : 7 min
Conseil de recherches en sciences humaines

Kate Forest, artiste et conteuse inuite du Labrador, raconte une histoire lors d’un événement universitaire.
Photo : sweetmoon photography
Lorsqu’elle était enfant, Kristina Bidwell écoutait sa grand-mère lui raconter des histoires qui continuent de l’inspirer aujourd’hui. Elle se souvient qu’au souper, elle mangeait de l’orignal ou du caribou avec du « très bon pain » pendant que sa grand-mère lui contait des récits, comme celui d’une ancêtre inuite qui a échappé indemne à l’attaque d’un ours polaire en enfonçant dans sa gueule un bâton muni d’une mitaine.
« Quelle véritable histoire de courage, s’exclame Mme Bidwell. Cette histoire m’a toujours inspirée, m’incitant à ne pas baisser les bras et fuir dans les moments difficiles. »
Captivant et accessible, le récit est un moyen de resserrer les liens et de susciter l’empathie. Or, pendant de nombreuses années, les récits autochtones circulaient surtout au sein du cercle familial et restaient inconnus du grand public.
Kristina Bidwell compte bien corriger la situation. Cette professeure d’anglais de l’University of Saskatchewan, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les contes autochtones et membre du peuple du NunatuKavut (territoire de la communauté inuite du sud du Labrador), mène un programme de recherche qui compte deux grands objectifs : faire entendre la voix des Autochtones et encourager la réconciliation par le récit.
« Les récits ne sont pas vus comme des outils particulièrement efficaces, car on a tendance à les prendre à la légère, explique la chercheuse. Pourtant, ils peuvent être très puissants. Ils sont un moyen de défendre des convictions. Ils peuvent donner de la substance à la notion de réconciliation en donnant une voix à de nombreuses personnes. »
Élargir la notion de réconciliation
Alors que le Canada célèbre dorénavant la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation le 30 septembre, la majorité de la population canadienne est consciente des atrocités qui ont été infligées dans les pensionnats autochtones. Toutefois, c’est parfois tout ce qu’elle connaît de l’histoire contemporaine des Autochtones.

Chelsea Belcourt (au micro) fait une présentation dans le cadre d’un panel métis au Gabriel Dumont Institute.
Photo : Indigenous Literary Studies Association
« Le colonialisme a eu toutes sortes de répercussions sur les peuples autochtones, précise Mme Bidwell. Dans ce contexte, ma recherche tente d’élargir la notion de réconciliation. »
Dans le cadre de ses travaux, Kristina Bidwell s’intéresse à la communauté métisse des Prairies, où elle vit, et aux peuples autochtones de Terre-Neuve-et-Labrador, où elle a grandi. Ces deux groupes ont été exclus de la Commission de vérité et réconciliation, car laLoi sur les Indiensn’en fait pas mention. La chercheuse souhaite donc mettre en lumière leurs récits et attirer l’attention du public sur la présence de longue date des Autochtones dans les zones urbaines comme Saskatoon et St. John’s.
Le public a tendance à croire que les Autochtones viennent d’ailleurs pour s’installer dans les zones urbaines. « Nos villes sont vues comme des espaces aménagés par les peuples colonisateurs, alors qu’en réalité les Autochtones vivent dans les villes et habitent depuis toujours sur les terres où elles ont été bâties », remarque la chercheuse.
Des récits pour la prochaine génération, par la prochaine génération
Par sa recherche, Mme Bidwell a notamment pour but d’améliorer la collaboration entre les peuples autochtones et colonisateurs, d’aider la population canadienne à mieux comprendre les espaces urbains en tant qu’espaces autochtones et de former la prochaine génération de chercheuses et chercheurs autochtones.
C’est pourquoi elle a invité Chelsea Belcourt, une écrivaine métisse et salish du littoral originaire de l’Alberta, à collaborer à ses projets de recherche, lui proposant de superviser sa thèse de doctorat.
« J’ai accepté avec enthousiasme », se rappelle Mme Belcourt dont les recherches de doctorat portent sur la littérature métisse contemporaine qui revisite le passé.
« Cette littérature utilise la voix de mon peuple pour retracer notre histoire dans une perspective anticolonialiste », explique l’étudiante qui, comme sa professeure, est désireuse de faire connaître les récits autochtones à un public plus large. Elle-même n’avait d’ailleurs jamais été initiée aux textes et aux récits autochtones à l’école, bien qu’elle soit de la génération Y.
« Au primaire et au secondaire, on ne m’a jamais enseigné de texte autochtone. Ce n’est que durant ma deuxième année universitaire que j’ai découvertThe Breakde Katherena Vermette, se rappelle-t-elle. En lisant ce roman, j’ai ressenti une grande satisfaction à me voir enfin représentée sur papier en tant qu’Autochtone vivant en ville. »
Assurer l’avenir du récit autochtone
Kristina Bidwell et Chelsea Belcourt peuvent en témoigner : les récits autochtones arrivent à captiver les étudiantes et étudiants non autochtones et les incitent à participer à des discussions plus approfondies.

Kristina Bidwell (à droite) et sa coauteure Sophie McCall confectionnent en groupe une courtepointe dans le cadre d’un projet sur la collaboration autochtone.
Photo : Leah Alfred-Olmedo
Au début des années 2000, quand elle a commencé à enseigner à l’University of Saskatchewan, Mme Bidwell s’est heurtée à la résistance d’étudiantes et étudiants qui ne voyaient pas l’intérêt d’apprendre les histoires des premiers peuples, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui.
« L’ouverture d’esprit est beaucoup plus grande maintenant, se réjouit-elle. Un cours d’anglais est idéal pour aborder les récits des peuples autochtones, car il porte sur des histoires et des vies humaines et non sur des sujets abstraits. »
La chercheuse souligne aussi que la présence d’un plus grand nombre d’enseignantes et enseignants autochtones, y compris au primaire et au secondaire, contribuera à faire entendre la voix des premiers peuples et amènera la population canadienne à saisir de façon plus large la notion de réconciliation. Elle se rappelle le chaleureux accueil qui lui a été réservé lorsqu’elle a donné un cours de littérature autochtone à la St. Mary’s University de Calgary.
« On m’a dit à quel point il était spécial d’apprendre la littérature métisse auprès d’une personne métisse, capable de partager les histoires de sa propre famille pour aider à mieux comprendre le texte », rapporte-t-elle.
En outre, les collaborations entre les nations (et avec les peuples colonisateurs) pourraient aider les récits autochtones à atteindre plus de gens. Par exemple, dans le cadre d’activités organisées pour la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, la nouvelle pièce de Chelsea Belcourt sera lue pour la première fois devant public dans sa ville natale de Calgary. Fruit d’une collaboration avec deux Aînés de la Nation Siksika, Back to the Treaty raconte l’histoire de deux amis qui remontent le temps et rencontrent le chef Crowfoot avant la signature du Traité n° 7. Cette pièce de théâtre est l’écho de la voix jeune et légère de Mme Belcourt et des voix sages des deux Aînés.
« J’ai dû faire beaucoup de recherches et prendre le temps d’échanger avec ces Aînés pour apprendre à leurs côtés, explique-t-elle. L’expérience a été très agréable et je suis vraiment fière de mon travail. »
Selon Kristina Bidwell, l’œuvre de son étudiante témoigne du besoin de définir plus largement la notion de narration.
« J’adore les livres, mais il existe de nombreuses façons de raconter des histoires, estime Mme Bidwell. Les vidéos, les expositions artistiques et muséales, la signalisation dans les espaces publics, les visites guidées, les visites dans les écoles et les fresques murales sont autant de façons extraordinaires de raconter des histoires autrement que par l’écrit. »
Vous voulez en savoir plus?
Pour en savoir plus sur les travaux de recherche de Kristina Bidwell, consultez son profil sur le site de l’University of Saskatchewan (en anglais).