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Un musicien décode la mélodie du cerveau  – Ancien producteur de disques à succès aujourd’hui neuroscientifique primé, Daniel Levitin s’efforce depuis toujours de découvrir en quoi les chansons qui nous envoûtent sont possiblement la clef pour soigner le cerveau.

Date de publication : Durée estimée de lecture : 7 min

Le chercheur Daniel Levitin dans son laboratoire de l’Université McGill aux côtés du musicien Sting.

Le chercheur Daniel Levitin dans son laboratoire de l’Université McGill aux côtés du musicien Sting.

Photo : Université McGill

Demandez au neuroscientifique Daniel Levitin (en anglais) comment il en est venu à passer sa vie à scanner des cerveaux pour étudier le pouvoir de la musique, et il vous répondra que tout a commencé sur une fausse note.

« J’ai abandonné mes études après ma deuxième année d’université pour devenir producteur de disques. Santana, Grateful Dead… ma clientèle n’était pas mal », dit-il avec un sourire en coin.

Son carnet d’adresses avait beau être impressionnant, M. Levitin a vu les premiers signes d’effondrement de l’industrie du disque au début des années 1990, en raison du passage au numérique. Il a alors décidé de retourner aux études.

« J’ai entrepris un double diplôme en psychologie et en musique, explique-t-il, et j’ai tellement aimé que j’ai décidé de poursuivre des études supérieures. »

C’est ainsi que le musicien d’origine américaine (qui a aussi des racines canadiennes) a choisi une trajectoire qui allait faire de lui un chercheur de renommée mondiale dans le domaine des neurosciences de la musique, devenant également au passage un scientifique que le Canada revendique fièrement comme l’un des siens.

Du studio d’enregistrement à la salle de classe

Daniel Levitin a été embauché à l’Université McGill de Montréal en 1999 et a rapidement obtenu un financement pour le Levitin Lab for Cognitive Neuroscience (en anglais). En quittant les États-Unis pour venir s’installer au Canada, il est devenu une vedette dans le milieu de la recherche, ce qui a incité l’Université McGill à en faire la tête d’affiche de sa campagne de financement. On a ainsi pu voir, sur des immeubles du centre-ville de Toronto, son visage peint sur plusieurs étages à la manière d’une platine vinyle.

« À l’époque, il était très rare qu’un Américain vienne travailler pour un établissement canadien. Mon arrivée au Canada a été qualifiée d’exode inversé des cerveaux. Les médias en ont abondamment parlé, ce qui a beaucoup attiré l’attention sur mon domaine. »

À peu près à la même période, le chercheur a obtenu sa première subvention importante du Conseil de recherches en sciences humaines, ce qui a consolidé sa position – et celle de la cognition de la musique – dans le milieu.

La révélation du syndrome de Williams

Daniel Levitin au travail dans son laboratoire de l’Université McGill.

Daniel Levitin au travail dans son laboratoire de l’Université McGill.

Photo : Owen Egan

Intitulé The Psychology of Musical Abilities in Individuals with Williams Syndrome (en anglais), le projet de M. Levitin a été révolutionnaire. Le syndrome de Williams est une maladie génétique rare qui touche environ une personne sur 20 000, entraîne souvent des troubles du développement et de graves difficultés motrices. Toutefois, les personnes atteintes montrent une aptitude remarquable pour la musique.

« Les personnes atteintes du syndrome de Williams ne sont peut-être pas capables de lacer leurs chaussures ou de se nourrir seules, mais elles peuvent jouer magnifiquement de la clarinette », donne en exemple le chercheur.

Aidé de son équipe, Daniel Levitin a été le premier à scanner le cerveau de personnes atteintes de ce syndrome pendant qu’elles écoutaient de la musique. Ses découvertes ont changé la façon dont les scientifiques conçoivent l’intelligence même.

« Grâce à l’imagerie cérébrale, nos observations ont apporté la première preuve irréfutable que l’intelligence n’est pas quelque chose de monolithique, affirme M. Levitin. Certaines personnes ne savent pas lire l’heure, mais ont un sens aigu du rythme musical simplement parce que leur cerveau est structuré différemment. »

Cette percée a approfondi la compréhension des capacités humaines et animales, de l’empathie et de la conscience.

La guérison par la musique?

Daniel Levitin a rédigé plusieurs ouvrages au sujet de ses découvertes. Paru sous le titre I Heard There Was A Secret Chord (Penguin Random House, 2024) (en anglais) et financé en partie par le CRSH, le plus récent d’entre eux rassemble des preuves accumulées au fil de plusieurs décennies qui illustrent la capacité de la musique à traiter des troubles tels que l’anxiété, la dépression et la douleur chronique.

« La médecine repose sur des données probantes, et celles qui attestent des bienfaits médicaux de la musique ne manquent pas », affirme le chercheur.

Dans ses travaux, il étudie ce pouvoir de guérison qui agit autant sur le corps que sur l’esprit. Au moyen du projet financé par le CRSH intitulé The Social Psychology of Musical Engagement, M. Levitin et son équipe de laboratoire ont démontré qu’une musique sélectionnée scientifiquement peut réduire la fréquence cardiaque et la pression artérielle. Leurs expériences ont jeté les bases de travaux démontrant que la composition de chansons aide les anciennes combattantes et anciens combattants qui souffrent de troubles de stress post-traumatique, et que la musique contribue à redonner de la mobilité aux personnes atteintes de la maladie de Parkinson.

« En faisant écouter une musique dont le tempo correspond à celui de la démarche naturelle des personnes atteintes de la maladie de Parkinson, en quelques secondes, les tissus cérébraux sains se synchronisent sur ce rythme et les personnes se mettent à marcher. Ça change complètement la donne », s’exclame M. Levitin.

Le cerveau de Sting scruté à la loupe

En 2007, alors que This Is Your Brain on Music (Penguin, 2006) (en anglais), son premier best-seller disponible en français depuis 2020 sous le titre De la note au cerveau : l’influence de la musique sur le comportement, propulsait le neuroscientifique au rang de célébrité, un de ses lecteurs – le célèbre Sting – l’a approché, lui demandant de scanner son cerveau.

« Nous avons scanné le cerveau de Sting et rédigé un article sur le sujet », se rappelle en riant le chercheur, peu enclin à tomber en pâmoison devant les stars.

Les images ont révélé que lorsque Sting imaginait de la musique, ses schémas cérébraux étaient pratiquement identiques à ceux observés lorsqu’il en écoutait.

« Nous avons vu comment son cerveau organise les chansons en fonction du rythme, de la progression d’accords et du caractère. Son cerveau était un genre de classeur musical », observe M. Levitin.

De cette rencontre sont nées une véritable amitié et une bien meilleure compréhension du lien entre la musique et l’esprit. « Les images du cerveau de Sting nous montrent comment la musique s’organise dans la mémoire et où résident les souvenirs dans le cerveau », ajoute le chercheur.

La bande sonore de notre humanité

La musicienne Joni Mitchell à l’Université McGill.

La musicienne Joni Mitchell à l’Université McGill.

Photo : Université McGill

Par sa notoriété, Daniel Levitin a attiré l’attention sur les neurosciences à l’échelle mondiale et inspiré une nouvelle génération de scientifiques. Le professeur Jeff Mogil (en anglais), un de ses collègues à l’Université McGill qui a occupé la Chaire de recherche du Canada en génétique de la douleur, affirme d’ailleurs que pendant une dizaine d’années, un quart des candidates et candidats aux programmes de psychologie et de neurosciences de l’Université mentionnaient, dans leur lettre de motivation, que leur désir d’étudier dans ces domaines avait été inspiré par les travaux de M. Levitin.

Après des centaines d’entretiens, quatre best-sellers du New York Times et d’innombrables études, Daniel Levitin continue de parler de musique avec la fougue de l’amateur aguerri.

« Cette recherche me passionne tant que je la ferais même sans être payé. Je suis fou de musique », confie-t-il en souriant.

Selon lui, les mélodies et les rythmes ouvrent une fenêtre sur la mémoire, les émotions et l’empathie. En effet, « la musique libère de l’ocytocine, l’hormone de l’attachement, et de la prolactine, une hormone tranquillisante qui peut apaiser lorsqu’on se sent triste », explique le chercheur.

Mais surtout, selon lui, la musique pourrait tout simplement être l’instrument le plus puissant de l’humanité. « La musique peut être un formidable moteur de changement social. Elle nous rappelle que, malgré toutes nos différences, l’harmonie existe toujours », conclut Daniel Levitin.

Vous voulez en savoir plus?

Découvrez les autres best-sellers (en anglais) de Daniel Levitin, dans lesquels il aborde la façon de composer avec un monde saturé d’informations, de vieillir en bonne santé et de développer un esprit critique. Vous pouvez également écouter ses albums solos (en anglais) ou sa conférence TED Talk: How to Stay Calm When You Know You’ll be Stressed (en anglais).

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