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La vulnérabilité de la chaîne d’approvisionnement en santé  – Une crise invisible qui nuit à la patientèle?

Date de publication : Durée estimée de lecture : 7 min

Quand Anne Snowdon aborde les problèmes du système de santé, ce n’est pas avec les mots d’une professeure de gestion, mais plutôt avec ceux d’une infirmière qui a assisté à trop de tragédies évitables.

« Je me souviens encore de l’enfant de trois ans dont je m’occupais aux soins intensifs. Impossible de l’oublier. C’est ma source de motivation pour réparer ce qui est brisé. »

Plus tard, Mme Snowdon a délaissé l’hôpital pour mener son combat auprès des conseils d’administration.

« Une fois, je me suis rendue au département d’ingénierie de Chrysler pour passer un message : arrêtez de tuer des enfants et protégez-les mieux dans les véhicules. Alors, au lieu de me montrer la porte, l’entreprise m’a financée », se souvient-elle en riant.

Cette confrontation a mené à l’élaboration d’un siège d’appoint plus sécuritaire pour les enfants, en plus de convaincre Mme Snowdon que l’innovation pouvait sauver des vies.

Aujourd’hui, quarante ans après son premier emploi d’infirmière, Mme Snowdon (en anglais) est professeure de stratégie et d’entrepreneuriat à l’Odette School of Business (en anglais) de l’University of Windsor ainsi que directrice scientifique et chef de la direction du Supply Chain Advancement Network in Health (SCAN Health) (en anglais); elle a aussi été présidente universitaire du World Health Innovation Network (en anglais).

Quelle est sa mission maintenant? Aider le Canada à se doter d’une chaîne d’approvisionnement en santé qui sera résiliente, transparente et interconnectée.

La chaîne d’approvisionnement que personne ne voit… jusqu’à ce qu’elle se brise

« Si on repense à l’épidémie de SRAS en 2003, la désorganisation régnait. Il n’y avait pas de stratégie pour l’inventaire et la chaîne d’approvisionnement. Nous avons dû quémander et emprunter nos masques à droite et à gauche, se rappelle-t-elle. Plus tard, la même chose s’est reproduite lors de la COVID, mais à une échelle beaucoup plus grande. Et maintenant, des années après, rien n’a changé. Nous sommes toujours aussi vulnérables. »

Anne Snowdon rapporte que, parmi tous les pays du monde, c’est au Canada que les pénuries de produits de santé (en anglais) sont les plus fréquentes et les plus longues. En effet, comme le pays compte pour moins de 2 % du marché mondial, il souffre lorsque les puissances économiques resserrent l’offre. La géographie est un autre défi : les produits doivent traverser un territoire parmi les plus vastes au monde, notamment pour se rendre dans des collectivités éloignées.

Par conséquent, on recense quelque 3 000 pénuries de produits de santé chaque année, soit l’équivalent de huit à dix par jour.

Le problème de fond, selon Mme Snowdon, est que personne ne peut anticiper ces pénuries. Étant donné que les soins de santé relèvent à la fois du gouvernement fédéral, des provinces et des territoires, il n’existe pas de plateforme commune pour faire le suivi de l’approvisionnement.

Anne Snowdon

Anne Snowdon

« Il y a déjà eu une pénurie de vincristine, un médicament chimiothérapeutique de première ligne pour les enfants leucémiques. Les oncologues n’avaient aucune idée de la baisse des stocks avant que la pharmacie ne soit à sec. Durant trois mois, les équipes d’oncologie ont donc dû décider qui parmi les enfants aurait une dose, et qui n’en aurait pas. C’était une situation déchirante. »

L’effet des guerres commerciales à l’hôpital

Anne Snowdon affirme que le climat politique mondial rend le Canada encore plus vulnérable.

« Nous sommes dans une guerre commerciale, et dans ce contexte, comme en cas de catastrophe naturelle ou de pandémie, ce sont les grands pays tels que les États-Unis et la Chine qui passent en premier, alors que le Canada est loin derrière. »

Son équipe a mené une simulation pour prédire les conséquences d’une invasion de Taïwan par la Chine. Le résultat donne froid dans le dos.

« Soixante pour cent de nos produits pharmaceutiques dépendent de ces deux pays. Les ingrédients de base viennent de la Chine, et les puces électroniques, de Taïwan. Si ces approvisionnements cessent, notre système s’effondre », tranche-t-elle.

« Même si aucun pays ne peut être autosuffisant en matière de soins de santé, il est possible de faire les choses plus intelligemment, notamment en mettant sur pied des systèmes numériques qui recensent les stocks et leur emplacement, et qui dressent un portrait des risques chez la patientèle. En ce moment, ces données n’existent pas. »

Une approche d’approvisionnement pancanadienne

Le réseau SCAN Health, financé par une subvention de partenariat du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH), conçoit avec des partenaires des solutions aux problèmes de chaîne d’approvisionnement au Canada. L’objectif est que ces solutions aident à relier tous les systèmes de santé et hôpitaux et leur permettent de surveiller les stocks, les éléments vulnérables, l’utilisation des produits et les résultats pour la patientèle.

De plus, grâce à une autre subvention de partenariat du CRSH, Mme Snowdon a formé une communauté de pratique (en anglais) pancanadienne qui réunit des organismes fédéraux, des administrations provinciales, des hôpitaux et des fabricants.

« Le CRSH est le seul organisme de financement qui crée les conditions nécessaires à ce genre de partenariat. Aucune discipline ne peut résoudre à elle seule les problèmes de chaîne d’approvisionnement. Il faut que tout le monde – écoles de gestion, systèmes de santé, spécialistes en génie, responsables des politiques – s’assoie à la même table. »

Cette communauté de pratique a déjà mis au point des solutions. Par exemple, une équipe a conçu un outil d’intelligence artificielle (en anglais) recensant les entreprises canadiennes qui fabriquent des produits de santé essentiels.

« L’outil permet de rechercher un produit – disons des tubes de prélèvement sanguin – et indique si une entreprise canadienne en fabrique ici au pays. Des équipes d’approvisionnement ont été très surprises d’apprendre l’existence de ces entreprises », raconte Mme Snowdon.

Une autre équipe a élaboré un outil d’évaluation des risques qui aide les hôpitaux à prioriser les soins lors des pénuries. « Ainsi, le personnel de l’approvisionnement comprend les risques pour les patientes et patients, pas seulement pour les stocks. »

Une infrastructure numérique pour la sécurité de la patientèle

La professeure soutient que la numérisation des chaînes d’approvisionnement sauve des vies et permet des économies.

« Avec une chaîne numérisée, le coût par personne qui reçoit des soins chute d’environ 30 %. On élimine les pertes dues à l’expiration des produits et on achète les fournitures dont on sait qu’on aura besoin. Plus important encore, on sait quels produits génèrent les meilleurs résultats pour tel ou tel segment de patientèle. »

Certains pays ont une longueur d’avance en matière de gestion des chaînes d’approvisionnement en santé.

« En Allemagne, les hôpitaux ont eu le mandat de développer leur infrastructure numérique, un prérequis pour faire le suivi des résultats de santé. Ainsi, leur niveau de maturité numérique est passé de zéro à trois ou quatre en 18 mois, et le but est d’atteindre sept. C’est donc un objectif réaliste, qui a un effet transformateur. »

D’autres secteurs nous montrent les possibilités.

« Dans le commerce de détail, on peut localiser une paire de jeans où qu’elle soit dans le monde. Les pharmacies font le suivi de leur inventaire de médicaments, de leurs besoins et des dates de livraison. Dans le transport aérien, on sait qui prend place sur quel vol, et dans quel siège, énumère-t-elle. Si ce genre de système était implanté dans le secteur des soins de santé, ça changerait les choses du tout au tout. »

Un travail important

Pour Mme Snowdon, ces efforts revêtent une dimension personnelle, son père étant décédé d’une réaction à un médicament couramment prescrit pour les problèmes cardiaques.

« Encore aujourd’hui, on ne compile pas ce genre d’événements. On ne sait pas quels sont les médicaments qui peuvent nuire à telle ou telle personne. C’est inacceptable », déplore-t-elle.

L’infirmière en Mme Snowdon n’est jamais bien loin. Elle repense à ces jeunes atteints du cancer qui ont vu leur traitement de chimiothérapie retardé. Pour elle, la chaîne d’approvisionnement n’est pas un enjeu de logistique : c’est le filet de sauvetage invisible qui garde une personne en vie.

« Je n’arrêterai jamais, car au bout de chaque chaîne d’approvisionnement, il y a une vie. C’est ma raison d’agir. »

Vous voulez en savoir plus?

Écoutez le dernier balado de SCAN Health animé par Anne Snowdon : Operating Blind: How Health Supply Chain Impacts Patient Care (en anglais).

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