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Réapprivoiser sa langue  – Des chercheuses de l’University of Lethbridge œuvrent à la préservation et à la renaissance de la langue pied-noir, menacée de disparition

Date de publication : Durée estimée de lecture : 7 min

Caroline Russell (enseignante de langue pied-noir), Mary Fox (enseignante de langue pied-noir), Inge Genee, Annabelle Chatsis (coordinatrice du programme d’immersion en langue pied-noir pour adultes) et Alex Smith (conceptrice du programme d’études en langue pied-noir).

Photo : Alexandra Smith

À l’âge de 72 ans, Annabelle Chatsis se souvient encore de la peur qu’elle a connue.

Alors qu’elle n’avait que cinq ans, elle a été arrachée à son foyer dans la réserve Kainai (Blood), dans le sud de l’Alberta, et envoyée dans un pensionnat autochtone. Le pied-noir était la langue qu’elle parlait avec sa famille et son entourage; la langue qui véhiculait les histoires, l’humour, les enseignements et l’identité. Mais à l’école, il était interdit de l’utiliser.

« Mon traumatisme était tel qu’à cinq ans, quand on me disait de ne pas m’exprimer dans ma langue maternelle, je ne comprenais pas pourquoi, mais je savais que le faire m’exposait à une punition », se souvient Mme Chatsis, qui précise que seul l’anglais était toléré. « Je savais déjà à cet âge que, pour survivre au pensionnat, je ne devais pas parler le pied-noir. »

Des décennies plus tard, Mme Chatsis a compris les véritables répercussions de ce qui lui avait été imposé.

« Lorsque j’ai atteint la quarantaine, j’ai pris conscience que de moins en moins de gens se sentaient à l’aise et en sécurité de parler le pied-noir », confie-t-elle.

Une langue menacée

Les chercheuses Annabelle Chatsis et Inge Genee durant la conférence A’tsimaani sur la langue pied-noir, en mars 2026.

Photo : Jocelyn McKnight

Au fil des années, Annabelle Chatsis (en anglais), qui a décroché un diplôme de maîtrise en travail social à l’University of Washington, a enseigné la langue pied-noir dès qu’elle en avait l’occasion. Après avoir pris sa retraite du travail social, elle a intégré un mouvement en 2024 à l’University of Lethbridge (en anglais) dont le but était de redonner vie au pied-noir.

« Cette langue recèle une grande richesse pour notre peuple. Or, nous avons perdu de vue notre identité », explique-t-elle.

En collaboration avec la linguiste et chercheuse Inge Genee (en anglais) de l’University of Lethbridge, Mme Chatsis, qui est aujourd’hui coordinatrice du programme d’immersion en langue pied-noir pour adultes de l’université, participe à une initiative en pleine expansion dont l’objectif est de préserver et de revitaliser le pied-noir grâce à la recherche, à l’éducation et à des partenariats communautaires appuyés par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH).

Leur travail revêt un caractère urgent.

Les personnes qui parlent couramment le pied-noir – beaucoup d’entre elles étant des Aînées et Aînés – se font de plus en plus rares. À chaque fois qu’une personne disparaît, elle risque d’emporter avec elle tout un savoir accumulé au fil des générations.

« Le pied-noir, comme beaucoup de langues autochtones, est peu étudié », précise Mme Genee. Linguiste originaire des Pays-Bas, elle est tombée amoureuse de la langue pied-noir quand elle l’a entendue pour la première fois à son arrivée au Canada en 1997.

« En tant que linguiste, j’ai étudié de nombreuses langues, souligne-t-elle, mais le pied-noir est incroyablement beau et complexe. Je ne savais pas que des langues comme celle-là existaient. »

Préserver la langue pied-noir avant qu’elle ne disparaisse

Depuis près de 20 ans, Inge Genee baigne dans la langue et la communauté des Pieds-Noirs. Elle a fondé sa carrière sur la volonté de comprendre l’importance de cette langue et de tout faire pour aider celles et ceux qui œuvrent à sa revitalisation.

« Il y a encore tant de choses que nous ignorons sur cette langue d’un point de vue linguistique, ajoute-t-elle. Il est extrêmement important de l’enregistrer et de la documenter correctement si nous voulons mettre en place des programmes scolaires solides et offrir des possibilités d’apprentissage. »

La chercheuse Inge Genee remercie les intervenantes et intervenants de la conférence A’tsimaani.

Photo : Jocelyn McKnight

Grâce à deux subventions Savoir et deux subventions Connexion du CRSH, Inge Genee, Annabelle Chatsis et leur équipe de chercheuses, de chercheurs et de membres de la communauté sont allées dans des salles de classe, des centres communautaires et des foyers du sud de l’Alberta et du Montana où l’on parle le pied-noir pour enregistrer des conversations avec des Aînées et Aînés ainsi que des gardiennes et gardiens du savoir qui parlent encore couramment la langue. En collaboration avec l’University of Alberta (en anglais), l’équipe a également obtenu une subvention de partenariat du CRSH pour financer son projet intitulé « 21st Century Tools for Indigenous Languages » (en anglais) qui vise à créer des outils modernes, tels que des dictionnaires en ligne et des bases de données consultables pour encourager la pratique des langues autochtones.

« Notre travail est entièrement guidé par la voix de la communauté, et nous ne pourrions pas le mener à bien sans le soutien du CRSH », reconnaît la chercheuse.

Les entretiens menés par l’équipe contribuent à la création de supports pédagogiques et de ressources numériques (en anglais) qui font partie d’un centre éducatif en ligne (en anglais) et tiennent compte des quatre différents dialectes du pied-noir parlés au Canada et aux États-Unis. L’objectif est de rendre le pied-noir plus accessible aux jeunes, aux familles et aux communautés.

« Je pense que notre travail a eu une réelle incidence sur la revitalisation du pied-noir, ajoute Mme Genee, et je ne crains plus que cette langue ne disparaisse. Toutefois, je tiens à m’assurer que toutes les communautés Pieds-Noirs ont accès à nos recherches et sachent qu’il existe une plateforme d’information en ligne sur laquelle elles peuvent s’appuyer. »

C’est pourquoi l’équipe collabore désormais avec des écoles, des groupes communautaires, des éducatrices et des éducateurs pour veiller à ce que des ressources en pied-noir soient disponibles et intégrées au programme scolaire.

Une langue intimement liée à l’identité

Pour Annabelle Chatsis, la langue est bien plus qu’un simple ensemble de mots. « Elle définit notre identité », affirme-t-elle.

Madame Chatsis voit le pied-noir comme une langue vivante, profondément liée à l’identité, à la spiritualité, aux relations humaines et à la culture.

« Cette langue englobe notre mode de vie, nos capacités… notre vie tout entière. Et ça nous manque. »

Voilà pourquoi elle estime que, pour les peuples autochtones qui ont rompu avec leurs racines en raison du traumatisme causé par les pensionnats, réapprendre la langue pied-noir est l’occasion de guérir.

Annabelle Chatsis nourrit donc un espoir simple, mais profond : entendre à nouveau le pied-noir parlé avec assurance dans les foyers, les écoles et les communautés.

« J’espère que nos communautés deviendront plus fortes parce qu’elles pourront parler la langue qui fait partie intégrante de notre identité, conclut-elle. Je souhaite que nous puissions toutes et tous enfin mettre notre peur de côté. »

Vous voulez en savoir plus?

Écoutez quelques-unes des histoires des Pieds-Noirs (en anglais) racontées par les Aînées et Aînés, les gardiennes et gardiens du savoir et les responsables communautaires, ou téléchargez l’application proposant des expressions courantes.

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