Migrations LGBTQI+ : au-delà des catégories et des frontières
–
Ahmed Hamila, chercheur et professeur à l’Université de Montréal, veut comprendre les réalités des personnes LGBTQI+ migrantes pour répondre à leurs besoins.
Date de publication :
| Durée estimée de lecture : 6 min
Conseil de recherches en sciences humaines

Ahmed Hamila entouré de membres de son équipe de recherche et de ses collaboratrices et collaborateurs.
Photo : Kimura Boyl Lemoine
Immigrer est un processus souvent difficile, marqué par l’inquiétude et l’incertitude, auxquelles s’ajoute la complexité des procédures administratives. Or, ces dernières ne servent pas uniquement à établir le statut migratoire puisqu’elles reposent sur des catégories qui déterminent les personnes qui ont besoin de protection selon certains critères.
« Les catégories migratoires existantes ne reflètent pas toujours les trajectoires et les réalités des personnes LGBTQI+ migrantes », constate Ahmed Hamila, professeur adjoint au Département de sociologie de l’Université de Montréal. « On essaie de classer ces personnes dans des catégories administratives rigides qui déterminent l’accès aux droits, aux ressources et aux protections, alors que leurs trajectoires ne répondent pas aux critères de ces catégories. »
C’est ce constat qui a conduit M. Hamila, qui est aussi titulaire de la toute nouvelle Chaire d’excellence en arts et sciences en études féministes, genres et sexualités de son université, à étudier, grâce à une subvention de développement Savoir du CRSH, des façons de penser les parcours fluides et complexes des personnes LGBTQI+ migrantes dans un système migratoire aux catégories fixes.
La recherche s’ancre dans des situations très concrètes. Par exemple, quand une personne demande l’asile après avoir été persécutée en raison de son orientation sexuelle ou de son identité de genre, elle doit présenter son parcours à travers des catégories administratives parfois limitées et ethnocentrées qui reposent souvent sur des conceptions occidentales de l’identité LGBTQI+ – conceptions selon lesquelles l’orientation sexuelle ou l’identité de genre doit être stable, clairement nommée et exprimée et s’inscrire dans un parcours personnel cohérent. Or, certaines personnes ne se définissent pas comme « lesbienne », « gaie », « bisexuelle » ou « trans » : elles expriment leur sexualité ou leur genre autrement et ne peuvent donc pas présenter leur réalité en fonction du parcours linéaire qu’exigent les institutions.

Ahmed Hamila prononce un discours à la conférence « Au-delà des frontières : migrations LGBTQI+ et solidarités transnationales », au Centre des mémoires montréalaises, à Montréal.
Photo : Kimura Boyl Lemoine
Le problème ne tient pas seulement à la rigidité des catégories migratoires, mais aussi aux cadres administratifs et culturels à travers lesquels les expériences sont interprétées et leur crédibilité appréciée. Cette inadéquation peut empêcher les institutions de reconnaître la diversité des parcours et des modes d’expression, compromettant ainsi la prise en compte de besoins de protection pourtant bien réels.
Agentivité et renégociation
Par ses travaux, M. Hamila analyse les répercussions tangibles du système migratoire et démontre en quoi celui-ci est perfectible. « En étudiant la multiplicité des réalités et des trajectoires, on peut montrer comment améliorer le système », explique-t-il.
Le chercheur souligne que les personnes LGBTQI+ migrantes ne se contentent pas de subir les catégories qui leur sont imposées. Elles développent aussi des stratégies pour en contester les limites. « On a tendance à présenter ces personnes comme les victimes d’un système rigide, ce qui revient à nier leur agentivité. Ma recherche vise à comprendre comment elles composent avec ces catégories et les renégocient dans leur quotidien. »
L’art et la religion constituent, à cet égard, deux espaces particulièrement révélateurs. La création artistique permet d’exprimer des expériences du genre, de la sexualité et de la migration qui échappent souvent au vocabulaire administratif et aux catégories identitaires occidentales. Par la photographie, la performance, l’écriture, la danse ou d’autres formes de création, il est possible de raconter les parcours autrement, de rendre visibles des identités complexes et de transformer le vécu en outil de reconnaissance ou de mobilisation collective.
La pratique religieuse peut aussi devenir un espace de réappropriation. Alors que certains discours institutionnels et médiatiques présentent les identités LGBTQI+ et religieuses comme incompatibles, de nombreuses personnes migrantes les articulent au contraire dans leur vie quotidienne. Elles réinterprètent les traditions, créent des espaces communautaires inclusifs et inventent des façons singulières de concilier leur foi avec leur orientation sexuelle ou leur identité de genre.
L’art comme la religion permettent de dépasser les récits linéaires et les oppositions rigides qui sous-tendent souvent les catégories administratives. Ces pratiques ne sont pas seulement des formes d’expression individuelle : elles permettent aussi de se réapproprier son histoire, de revendiquer des appartenances multiples et de redéfinir les cadres à travers lesquels une personne peut être reconnue.
Recherche collaborative et participative
Dans le cadre de son projet, M. Hamila a réalisé 83 entretiens avec des personnes LGBTQI+ migrantes qui ont une pratique artistique ou religieuse. « C’est la plus grande collecte de données qualitatives au Québec auprès d’un groupe qui peut être difficile d’accès pour les chercheuses et chercheurs », souligne-t-il.

Page du roman graphique d’Ahmed Hamila intitulé « Là où germent nos voix : transmettre, célébrer et préparer demain ».
Selon lui, il importe de faire participer les personnes concernées et les organismes communautaires qui les servent durant tout le processus de recherche.
« J’ai collaboré avec AGIR Montréal – l’un des principaux organismes du Québec à soutenir les personnes LGBTQI+ migrantes et réfugiées – pour orienter les problématiques, les méthodologies et le cadre théorique », le but étant d’arrimer la recherche aux besoins du terrain et d’éviter l’extractivisme. Le chercheur vise aussi à inscrire cette collaboration dans la durée, au fil de différents projets, afin de générer un impact social au-delà des publications scientifiques.
Un autre moyen de diffuser des connaissances
Dans le prolongement de ses travaux sur les migrations LGBTQI+, M. Hamila étudie les solidarités transnationales qui se développent au sein et au-delà des communautés LGBTQI+ et de leurs réseaux militants. Il s’intéresse particulièrement aux solidarités LGBTQI+ transnationales dans l’espace francophone et entretient de nombreuses collaborations avec des collègues et des organismes d’Europe, d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient.
En 2025, en réponse à la montée des discours réactionnaires qui caractérise notre époque, il a coorganisé avec l’organisme Égides – cette fois aidé d’une subvention Connexion du CRSH – une conférence sur les mobilisations LGBTQI+ transnationales. L’événement a donné lieu à un article scientifique, mais aussi à un roman graphique, véhicule original de diffusion des connaissances destiné à rejoindre un plus vaste public.
« On ne pouvait pas seulement orienter nos publications vers les universitaires; il fallait que les activistes et les personnes LGBTQI+ du monde entier comprennent la nécessité et l’urgence d’agir et de s’adapter dans ce contexte de recul », conclut M. Hamila.
Vous voulez en savoir plus?
Pour tout savoir sur les activités d’Ahmed Hamila, consultez sa page Web de l’Université de Montréal.