Rebâtir après la catastrophe : combler les lacunes de gouvernance en gestion des feux de forêt pour instaurer une approche collaborative du soin dans le Pacifique
Le projet
En juin 2021 et en août 2023, deux feux de forêt mortels sont survenus. En 2021, un incendie a presque entièrement ravagé la communauté de Lytton, en Colombie-Britannique, au Canada. Puis, en 2023, une série de feux de forêt s’est propagée sur l’île de Maui, détruisant des milliers de structures. Les catastrophes sont une question de vie ou de mort. Elles constituent un moment charnière pour réfléchir et revoir notre compréhension des valeurs sociales, de ce qui nous est cher et de la manière dont nous pouvons prendre soin les uns des autres. Ces événements appellent une prise de conscience profonde et une réinvention des possibles, au-delà du statu quo colonial et non viable.
Cette recherche pose et examine la question directrice suivante : à quoi pourrait ressembler une gouvernance collaborative et fondée sur le soin en matière de gestion des feux de forêt et d’intervention d’urgence? Pour y répondre, nous nous sommes appuyées sur des études universitaires, la couverture médiatique et des témoignages de personnes survivantes à Lytton, en Colombie-Britannique, ainsi qu’à Lahaina, une communauté située sur l’île de Maui. Nous expliquons en quoi nous vivons un moment charnière permettant d’envisager d’autres futurs possibles et de porter un regard critique sur la gouvernance collaborative dans des lieux situés dans la zone pacifique et ailleurs dans le monde.
Nos conclusions reposent sur une analyse des principaux acteurs des politiques, des responsabilités contestées et des diverses parties intervenantes, ainsi que sur un examen des récits officiels et locaux portant sur la gouvernance de l’après-catastrophe. Elles s’appuient sur les voix de personnes ayant vécu des catastrophes climatiques, de même que sur des documents stratégiques officiels et diverses perspectives. Cette recherche montre que la mise en récit constitue une source puissante de connaissances qui devrait éclairer l’analyse des politiques et la prise de décision fondées sur des données probantes au sujet des catastrophes en général, et des catastrophes liées aux changements climatiques en particulier.
Principales conclusions
Analyse des acteurs des politiques
- Les feux de forêt sont souvent des signes avant-coureurs de ce qui nous attend, et ils mettent nettement en lumière les interactions entre les collectivités, les écosystèmes et les acteurs des politiques.
- La métaphore qui guide notre analyse est celle de la pieuvre, ou heʻe.
- Dans l’après-coup d’une catastrophe climatique, les organes de gouvernance fonctionnent un peu comme une créature marine qui change de forme, se dissimule, puis se révèle soudainement.
- Même si les communautés autochtones participent de plus en plus aux interventions et au rétablissement, les structures de pouvoir officielles et le financement demeurent concentrés dans les systèmes étatiques, provinciaux et fédéraux.
- Les problèmes liés à l’efficacité de la gouvernance après une catastrophe sont intrinsèquement liés au colonialisme.
- La gouvernance de l’après-catastrophe englobe aussi des enjeux comme la gestion des urgences, la santé publique, le logement, les systèmes alimentaires, le transport et l’économie.
- La gouvernance de ce secteur fait intervenir diverses entités, notamment des administrations locales, des organismes sans but lucratif, des communautés et Nations autochtones, ainsi que des autorités provinciales et fédérales; dans le contexte américain, elle fait intervenir des gouvernements d’État et de comté, des groupes communautaires, la Federal Emergency Management Agency (FEMA) et d’autres organismes fédéraux.
Le soin communautaire est essentiel à la reconstruction
- Se tourner vers la communauté est essentiel à la reconstruction, et les pratiques de soin collaboratif sont au cœur de l’établissement de liens significatifs et de la résilience. Notre analyse des principaux acteurs des politiques à Lytton a fait ressortir plusieurs lacunes de gouvernance, notamment le manque de communication entre les administrations, une impression de dissimulation ou d’absence des organes de gouvernance, ainsi que la nécessité d’une plus grande collaboration et d’une cogouvernance autochtone.
- Les principaux acteurs des politiques recensés à Lahaina, comme ceux recensés à Lytton, montrent que des leaders communautaires et des organisations Kānaka ʻŌiwi ont comblé de nombreuses lacunes des systèmes d’intervention officiels.
Discours médiatiques dominants
- Notre examen de la couverture médiatique a fait ressortir l’ampleur de la destruction, les critiques systémiques, les dimensions politiques du rétablissement, les préoccupations liées à la gouvernance et les récits axés sur la justice.
- À Lahaina, des thèmes liés à l’accès à l’eau, au chevauchement des compétences, aux retards dans la prestation des services, à la confusion et à la méfiance se sont dégagés.
- À Lytton, nous avons aussi relevé des thèmes comme la fragilité des systèmes d’intervention et les défis structurels liés à la gouvernance des feux de forêt.
- Les deux catastrophes ont révélé des dynamiques associées au capitalisme de catastrophe, comme en témoignent les récits de personnes survivantes, la couverture médiatique et des articles universitaires.
Placer au centre les voix qui diffèrent, les expériences vécues et la mise en récit
- Les récits ancrés dans l’expérience des personnes survivantes de catastrophes constituent des données probantes qui doivent éclairer, améliorer et orienter les résultats des politiques intersectionnelles.
- Parmi les exemples figurent les témoignages de personnes survivantes de catastrophes climatiques, la couverture médiatique et les productions théâtrales, notamment Eyes of the Beast, une pièce présentant des témoignages de personnes survivantes de catastrophes climatiques, produite en partenariat avec le Climate Disaster Project et Neworld Theatre, et présentée à Victoria et à Vancouver, en Colombie-Britannique, au Canada, en 2024 et en 2025.
- Le fait d’ancrer les expériences vécues permet de reconnaître la diversité des voix et des points de vue sur les catastrophes, peut améliorer et éclairer les résultats des politiques, et peut renforcer la mise en œuvre concrète de l’intersectionnalité appliquée.
- Les cadres législatifs, politiques et réglementaires font de plus en plus référence à l’intersectionnalité; voir par exemple l’Emergency Management and Disaster Act de la Colombie-Britannique (2023), qui souligne la nécessité de tenir compte des « désavantages intersectionnels ».
Approches de rétablissement
- La terre, ou ʻĀina, est au cœur de la santé et du bien-être des collectivités.
- Les réponses holistiques montrent comment le rétablissement dirigé par les Autochtones tisse ensemble la gouvernance, la spiritualité et l’intendance – des dimensions souvent marginalisées dans les cadres officiels de gestion des urgences et qui devraient être prises en compte à l’avenir.
- La reconstruction des écosystèmes antérieurs à l’occupation peut favoriser le bien-être et l’autodétermination.
- Le soin collaboratif est essentiel à la reconstruction communautaire et à l’ancrage de la gouvernance dans une approche ascendante.
Conséquences relatives aux politiques
Le soin collaboratif compte
- Il est essentiel de placer le soin collaboratif au centre de la gouvernance de l’après-catastrophe, par le renforcement des collectivités, le soin et l’entraide.
- Nous avons beaucoup à apprendre d’une réflexion sur les relations communautaires fondées sur l’entraide et le soin collaboratif, plutôt que sur des systèmes et mécanismes de gouvernance hiérarchiques, descendants et axés sur le commandement et le contrôle.
- De Lytton à Lahaina, de nombreux enseignements sur la restauration autochtone et les pratiques écologiques des premiers peuples peuvent montrer la voie pour améliorer la gouvernance de l’après-catastrophe.
La gouvernance collaborative et participative est essentielle aux efforts de reconstruction
- La réforme de l’Emergency and Disaster Management Act de la Colombie-Britannique (2023) marque un virage vers une cogouvernance qui met l’accent sur l’autodétermination autochtone, la responsabilité locale et la résilience relationnelle.
- La gouvernance collaborative suppose de faire progresser des modèles de gouvernance fondés sur le droit et l’intendance autochtones.
- En inscrivant le partenariat dans la loi, le modèle de gouvernance des feux de forêt en évolution en Colombie-Britannique ouvre la voie à des systèmes d’intervention en cas de catastrophe qui sont plus intégrés, plus équitables et plus résilients.
- La création d’un organisme pour l’après-catastrophe, combinée à la budgétisation participative et à des services holistiques, peut améliorer les résultats.
- L’organisation ‘Āina Aloha Economic Futures a publié le guide stratégique Growing a Stronger Hawai’i (2021), qui offre un point de vue éclairant à cet égard.
Des sources de données probantes diversifiées doivent orienter les résultats des politiques
- De nouvelles approches et de nouveaux modèles de gouvernance sont nécessaires pour la gestion des feux de forêt, y compris des modèles qui placent au centre des formes écologiques de gouvernance.
- Les catastrophes sont des événements catalyseurs et offrent l’occasion d’imaginer d’autres mondes possibles.
- Une gouvernance efficace devrait s’appuyer sur de multiples sources afin de tenir compte à la fois des récits et des statistiques, y compris des formes de savoir artistiques et émotionnelles, comme les chansons, les récits et les pièces de théâtre.
- Nous sommes à un moment crucial pour l’apprentissage et le transfert des politiques à partir des personnes en première ligne, dont les connaissances sont communiquées sous diverses formes et dans divers formats, allant des témoignages et des activités de défense des droits aux pratiques artistiques et à la réforme réglementaire.
- Il faudra mener d’autres recherches pour envisager les voies et les possibilités de mise en œuvre de pratiques ancrées de gouvernance collaborative et écologique, tout en intégrant des approches axées sur la santé planétaire.
Coordonnées
Sarah Marie Wiebe, professeure agrégée, School of Public Administration, University of Victoria : swiebe@uvic.ca
Tara Mahoney, gestionnaire de la recherche et de l’engagement, CERi (Community Engaged Research Initiative), Simon Fraser University : tara_mahoney_2@sfu.ca
Sean Holman, professeur Wayne Crookes en journalisme environnemental et climatique, Faculté des beaux-arts, University of Victoria; directeur, Climate Disaster Project : smholman@uvic.ca
Morgan Krakow, associée de recherche au Climate Disaster Project : morgan_krakow@sfu.ca
Renseignements supplémentaires
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